Au quai de Pointe-au-Pic, c’est l’omerta qui s’applique

Texte paru dans le Soleil, novembre 2003

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C’est au départ des courses de voiliers Triangle et Edmond-Desgagnés, début septembre, que les touristes, emballés à l’idée de regarder ce magnifique spectacle de la rive, se sont interrogés sur l’impossibilité d’accès aux installations du secteur est du quai de Pointe-au-Pic. Les aménagements, tout récents, avaient pourtant bien été payés par leurs taxes et impôts. En fait, tout l’été durant, devant le grillage cadenassé, les résidents de Charlevoix se sont posé les mêmes questions sans toutefois obtenir de véritables réponses. Comme si, en ce qui touche ce secteur du quai, la loi du silence était «la façon de faire» dans ce pays de bord de mer.

Ces installations, propriété de la Corporation régionale d’administration portuaire de Pointe-au-Pic (CRAPPP), se composent essentiellement d’un brise-lame, de pontons avec installations électriques pour les plaisanciers, d’aires piétonnières et, du côté est du quai, d’un mur où accostent les navires de croisière, ce qui confère au secteur sa vocation récréotouristique.

Il faut mentionner également que ces installations, à l’exception du brise-lame, reposent sur un quai qui appartient toujours au gouvernement fédéral et dont une partie accueille des installations portuaires à vocation industrielle.

Incapable de signer son bail

Cet été, la CRAPPP n’a pu disposer de ses installations en raison de son incapacité de signer son bail avec Transports Canada. Le locateur exige, comme il se doit, que les installations du locataire respectent les normes auxquelles lui-même se soumet. La situation qui a perduré tout l’été nous démontre que la corporation régionale n’a pu satisfaire à ces exigences.

Il faut se rappeler qu’à la suite d’une impasse qui a mené à la démission (temporaire) des administrateurs de la CRAPPP en 2001, et une fois le bail expiré avec Transports Canada, ce dernier, dans le but de planifier la relance des installations, va commander, en 2002, à la firme de génie-conseils Roche, l’inspection de ces installations. Le rapport de la firme fait mention de correctifs à apporter au garde-roue, aux trottoirs de bois, aux bittes d’amarrage et aux systèmes de défense. Mais plus encore, le document mentionne des lacunes importantes concernant la structure du mur est, qui ne respecte pas les normes du Code national du bâtiment à l’égard des séismes. Des correctifs majeurs cette fois-ci et plus coûteux, mais nécessaires si l’on veut rouvrir l’accès aux installations.

La CRAPPP, maître d’oeuvre

L’équation est fort simple : pas de correctifs, pas de bail, pas de bail, pas d’accès aux installations.

C’est pourtant la CRAPPP qui a été maître d’oeuvre, tous en conviennent, tant Transports Canada que Développement économique Canada (DEC), des différentes étapes des travaux. Ce n’est pas Transports Canada qui est intervenu dans la réalisation des aménagements du quai de Pointe-au-Pic mais bien la CRAPPP qui, une fois constituée en mars 1997, a poursuivi dès lors les étapes amorcées entre autres par la Ville de La Malbaie et Casiloc inc, filiale immobilière de Loto-Québec.

La corporation régionale a donc convenu de privilégier un devis de performance plutôt qu’un devis technique, un précédent, selon Transports Canada, pour ce genre de travaux. C’est elle aussi qui a fait la sélection des firmes ayant conçu et exécuté les travaux conformément au cahier des charges qui leur avait été soumis pour des infrastructures d’une durée de vie étonnamment courte de 30 ans. De plus, la CRAPPP était responsable de la surveillance des travaux.

Un mutisme devenu marque de commerce

La gestion de la CRAPPP se fond depuis fort longtemps dans un mutisme devenu marque de commerce et se reflète depuis le printemps dans un paysage riverain agrémenté de pontons absents et de voies d’accès interdites. Ce qui ressort de ce dossier, c’est que dans ce manque de transparence où règne en maître l’opacité et d’où s’échappent parfois quelques demi-vérités, comme si nous étions des demi-citoyens. Qui plus est, personne n’ose remettre en question la gestion de la CRAPPP.

Or c’est bien la CRAPPP qui a géré, dans le cadre d’un protocole d’entente, les deux millions de dollars versés par DEC uniquement pour l’aménagement du mur est du quai, secteur aujourd’hui fermé. Lorsqu’on demande à Christian Audet, directeur à DEC, s’il considère que les millions versés ont permis d’atteindre l’objectif fixé, il nous rétorque que «poser la question, c’est y répondre».

Pour sa part, Marie-Claude Lavigne, attachée de presse du secrétaire d’État à DEC, Claude Drouin, mentionne qu’une somme importante a déjà été versée pour les installations du mur est du quai de Pointe-au-Pic et que, par ailleurs, aucuns pourparlers avec la CRAPPP pour l’ajout d’un montant éventuel concernant les installations ne sont envisagés. Elle conclut en mentionnant qu’en ce qui concerne DEC, le dossier est clos.

Une société privée

Les contribuables s’attendent pourtant à des résultats lorsqu’on dépense leur argent. Ils s’attendent à être correctement informés de l’évolution du dossier, particulièrement les commerçants situés aux abords de l’endroit à qui l’on fait croire, depuis le printemps dernier, que tout est réglé ou sur le point de l’être. Les contribuables devraient pouvoir savoir à qui, au juste, ces fonds sont versés.

En effet, qui sont les propriétaires de la CRAPPP, cette société privée, sans but lucratif il est vrai, mais autorisée en vertu de ses lettres patentes à posséder des biens immobiliers de cent millions de dollars? Pourquoi donc l’argent est-il versé à ces inconnus plutôt qu’à un organisme représentatif tenu de répondre publiquement de sa gestion?

Compte tenu de ce que nous savons, la corporation régionale a de toute évidence mal géré les premiers millions, aujourd’hui jetés à l’eau car tout est à refaire. En ce sens, n’y a-t-il pas lieu de s’interroger, et ce avant que ne pleuvent les autres millions nécessaires aux correctifs permettant la réouverture du secteur est du quai de Pointe-au-Pic, sur la capacité de la CRAPPP d’assurer la viabilité du port de Pointe-au-Pic?

La cession du quai

En mars 2003, le Gouvernement fédéral annonçait une prorogation de trois ans du Programme de cession des ports. Ainsi, Transports Canada s’apprête à reprendre les pourparlers avec la CRAPPP en vue de la cession complète du quai à la corporation régionale. L’ouverture du secteur est du quai pourrait alors se faire, mais à quel prix? Celui, bien coûteux pour les contribuables, d’une installation pour le prix de deux.

Mais encore, le port de Pointe-au-Pic représente un équipement régional d’importance et son développement constitue un enjeu de taille pour la MRC de Charlevoix-Est et pour chacune des municipalités qu’elle représente. Les revenus provenant des activités récréatives et industrielles sont au coeur de cette cession. L’avenir du port de Pointe-au-Pic dépend de sa capacité de créer et de développer des créneaux nouveaux, d’élaborer des projets afin d’assurer son autonomie financière et de contribuer au développement économique régional. Nous ne devons pas oublier non plus que le développement du port de Pointe-au-Pic s’inscrit dans une stratégie visant à doter le Québec d’un réseau portuaire efficace, efficient et concurrentiel sur les marchés intérieurs et étrangers.

La CRAPPP , un bilan fort peu reluisant

Le défi est de taille et en ce sens sommes-nous prêts à remettre le pouvoir décisionnel entre les mains de la CRAPPP? Jugeons-nous que ses administrateurs sont les plus aptes à élaborer une stratégie à l’égard du port de Pointe-au-Pic. Pour l’heure, le manque de transparence dont a fait preuve la CRAPPP envers la population, son incapacité de gérer adéquatement les fonds publics qui lui ont été versés et d’atteindre les objectifs pour lesquels ils ont été versés et son inefficacité à résoudre le problème de la fermeture du mur est, en offrant pour toute solution de le contourner, puisqu’elle est prête à se faire céder le quai tout entier et à faire payer deux fois la note des installations aux contribuables, constituent un bilan fort peu reluisant pour la corporation régionale.

À la lumière de ce constat, il est difficile de croire que l’on puisse poursuivre sur cette voie avec pour tout gouvernail la CRAPPP. Si tel était le cas, cela voudra dire que nous aurons fermé les yeux sur ce qui semble vouloir s’instaurer, le régime de l’omerta où bienheureux sera le capo de tutti capi.

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